Dans la
société téké, l'échange ne se limite pas à la simple communication des biens et
des marchandises; il s'associe en outre à l'établissement de certains rapports
sociaux et il comporte en conséquence une signification symbolique. Les échanges
matrimoniaux et les obligations de la parenté sont parmi les plus
caractéristiques. En effet,
en milieu téké, le mariage (bàla), apparaît comme l'un des
processus sociaux les plus importants. L'extension et le renforcement de la
parenté passent inéluctablement par le mariage. Il est l'un des accords, l'une
des parastitutions qui créent les rapports entre les individus et les différents
lignages. Il assure non seulement la formation d'une unité familiale, mais
détermine aussi l'alliance des groupes auxquels appartiennent les époux. Il se
définit comme une affaire collective et non pas comme une affaire individuelle
découlant des inclinaisons du coeur d'autant qu'un mariage réussi ne profite aux
générations futures comme nous allons le voir plus loin. L'alliance se noue par l'échange des gages
d'alliance matrimoniale; les "donneurs" de la femme reçoivent une compensation
composées d'éléments rigoureusement définis par la coutume et complétés par des
tâches symboliques, les éléments qui circulent en sens inverse des femmes
témoignent de la légitimité de l'union et manifestent l'alliance
(kawini, éhûni, obali) établie entre deux groupes
auxquels appartiennent les époux. L'aboutissement de cette pratique sociale traditionnelle implique une
longue série d'actes obligatoires qui couronnent l'union. Le mariage exige
toujours de multiples délibérations et une procédure étalée dans le temps:
fiançailles, règlement échelonné des gages d'alliance, cérémonial préalable du
départ de l'épouse.
IDENTIFICATION DE L'EPOUSE
Le choix unilatéral répondant à la volonté
des aînés du lignage, malgré une nette évolution, rend les adolescents des deux
sexes irresponsables devant l'identification du conjoint. Profitant de leur
droit d'aînesse et surtout de la connaissance des relations entre familles et
lignages, les adultes sont les seuls habilités à opérer un choix judicieux;
chacun agissant dans le sens des intérêts du fils et de la fille. En effet, une
liaison entre un "frère" et une "soeur" d'une même "famille africaine" est inadmissible
en pays téké et peut entraîner des conséquences graves. Les filles sont mariées très jeunes. Il y a 40 ans à
peine cela pouvait arriver à 13 ans. Bien plus, aussi étonnant que cela
paraisse, les les hommes s'emparaissaient même des enfants dans le ventre de
leur mère. Pour conclure cette alliance prénatale, l'homme s'adressait à la
femme en grossesse en ces termes:" si tu accouches d'une fille elle sera ma
femme et si le bébé est un garçon il sera mon meilleur ami et portera mon nom
!". Toutefois, cette sollicitation n'entraîne pas automatiquement
l'alliance. Il est difficile aujourd'hui d'affirmer avec certitude qu'une telle
pratique était dictée par l'insuffisance des femmes par rapport aux hommes
entièrement adonnées à la polygamie. Le garçon, quant à lui, ne peut se marier
avant 20 ans. Il doit d'abord se montrer capable de vivre économiquement par
lui-même et de faire vivre autrui, de construire et de meubler une case et
d'assurer la subsistance de sa lignée par la chasse et le reste des
activités. Dans les
conditions d'âge requis, la conclusion d'une alliance peut se heurter à
plusieurs réticences. Du côté du garçon les parents recherchent une femme
vertueuse, laborieuse, appréciée pour son zèle aux travaux des champs. C'est sur
la réputation des femmes de son lignage qu'on juge de ses efforts futurs et sa
fécondité. La croyance en l'hérédité ici va jusqu'aux a ptitudes au travail et à
la conduite sociale comme s'il est toujours vrai que: "mva ka lwono
mfumu"( le chien suit les pas de son maître). Les parents de la fille
ont aussi leur méfiance. D'abord et naturellement on n'accorde pas sa fille au
premier venu, à l'étranger, à l'inconnu. Le "curriculum vitae" du prétendant et
celui de l'ensemble de son lignage est un facteur très déterminant dans
l'approbation des doléances. Le futur gendre et les autres membres à qui l'on
ouvrira la porte de la famille ne doivent être souillés d'aucune mauvaise
réputation. Ensuite il faut procéder à un examen préalable en vue de déceler les
discordes présentes ou séculaires qui auraient terni les rapports entre les 2
familles ou lignages; un souvenir amer d'un refus de mariage infligé par les
actuels lignages prétendants influence défavorablement les
résultats. Certaines
circonstances, au contraire, peuvent particulièrement favoriser l'accord. Les
affinités entre 2 familles nées des mariages antérieurs réciproques, une amitié
solide, le souvenir d'un geste de bonté qui entraîne la gratitude (prêt,
sauvetage, guérison accomplis par le prétendant ou l'un des siens en faveur d'un
des détenteurs de la fille) fléchissent la décision. La conduite du prétendant,
son esprit conciliateur, le fait qu'il entretient bien sa première femme, sont
autant des facteurs qui s'ajoutent aux premiers pour entraîner une bonne
décision. Sans cette bonne appréciation , la fortune du demandeur ne peut
acheter la faveur attendue. Même en cas de bonne entente, il faut réussir
l'épreuve d'analyse minutieuse des divers liens de parentale unissant les 2
lignages. Ces précautions évitent de se précipiter dans un inceste qui fait
très grave et fort honni en milieu téké. Ainsi, selon les liens interlignages,
on aboutit à des cas impossibles et des cas possibles de mariage.
LE PROTOCOLE
L'examen de l'ensemble des étapes
prénuptiales révèle un chemin strict et lent à suivre. Cette procédure de
sécurité vise à éprouver la sincérité des sentiments de la famille et du futur
époux envers la fille. Les intervalles de temps exigés entre les diverses étapes
donnent lieu à une réflexion plus profonde qui permet de déceler les impulsions
aléatoires. Le minimum de temps du début à la fin des fiançailles est de 6 mois
environ. A faire plus vite, les parents s'exposent aux moqueries lancées par le
voisinage. Ces précautions s'avèrent moins contraignantes pour une veuve ou une
divorcée. Donc la femme n'est cédée par les siens qu'au terme de préliminaires
et des négociations se déroulant en plusieurs phases: Osôn, émô: c'est
l'entretien, la conversation, la première visite de courtoisie. Porteurs de
quelques cadeaux sous forme de vin de palme, de tabac, de kola, le père(
tara)ou l'oncle (onkùru, ngwu'a
balaga) vient en visite chez le père de la jeune fille et "lui font
adroitement la cour". Le but est d'obtenir sa faveur et son consentement car il
est l'unique intermédiaire auprès des oncles de la fille à qui revient le
dernier mot. Cette démarche fait suite aux nombreuses provocations habiles et
amicales que le demandeur aura lancées au préalable au possesseur dans des
digressions de ce genre: " je souhaite te voir, tu possède une chèvre déjà
mûre chez toi comme moi j'ai un bouc, voilà deux belles bêtes qui peuvent nous
unir ...". A cette première occasion aucune réponse n'est donnée; mais les
parents savent toujours deviner et tirer une conclusion exacte.
opfula ou l'étape de la
demande. Le prétendant accompagné de son principal tend un pagne de raphia
(libo, bworo) à la fille assistée de son père. selon les
instructions reçues de son père, elle ramassera ou refusera le pagne, ce qui
signifie l'accord ou le rejet de la demande. Atiri (c'est-à-dire la troisième
étape). Après l'accord, c'est l'étape où commence l'échange des gages
matrimoniaux. Le tuteur du jeune homme apporte: - 4 calebasses de vin de palme (mbali
m'éba) - 4 pagnes
(abvoro) Ces 2
éléments qui constituent le gage (atiri) sont le premier signe de
reconnaissance de l'autorité paternelle et des peines que ce père a endurées
dans l'éducation correcte de sa fille... C'est pourquoi l'atiri
lui revient exclusivement; buna (c'est-à-dire l'action de nourrir). L'ensemble de
dons qui mettent le futur époux à l'épreuve symbolique de nourrir sa femme
(entendons par là tous les soins nécessaires à la vie ) comme l'ont fait les
parents de cette dernière. Le buna comprend: - 2 calebasses de vin de palme
- 2 bourrelets de tabac (eswa
ake) - un
odjira, c'est-à-dire un paquet, composé soit d'un boucan
d'antilope, d'une cuisse de sanglier, soit d'une carpe achetée en pays
riverain. - du sel
(ongwa) -
des houes (asion, épimi), dont le nombre variable est égal au
nombre de femmes dans la lignée immédiate de la fiancée; sa mère et les soeurs
de sa mère; - 9 pagnes
(ékô)principalement destinés à la mère car c'est
elle qui avait été constamment salie par les urines de l'enfant.
- Une machette. Muni de tous les biens, le père de la fille va
présenter son gendre à ses affins, , les oncles et les tantes utérines de la
fille. Il n'a droit à aucun de ces objets du buna;
- Un lot de 6 pagnes
(tsulu, ntâ) destiné au père de la fille est la
dernière des principales obligations.
En dehors de ces dons matériels, tous
plus ou moins profondément symboliques, le futur époux peut être soumis à des
épreuves sociales. Il peut être invité à battre pour son beau-père
(okô) les arbres du champ ou à construire la case de sa
belle-mère( okô). Pour cela il se montrera capable de protéger sa
femme. De plus, le futur beau-fils doit venir un soutien plein d'affection pour
sa nouvelle mère et son nouveau père et prêt à les secourir en cas de
besoin. Les principales
phases protocolaires étant traversées, le mari a maintenant et seulement
maintenant droit à la femme. La cérémonie de "remise de la femme" (otsula
okè) est enfin arrivée. Le mariage étant virilocal généralement, le père
et la mère accompagnent leur fille. Plus souvent c'est le mari ou un cortège de
ses amis qui viennent enlever la fille du foyer paternel. Les parents leur
offrent en conséquence: -
une chèvre vivante (okara ntaba), symbole de
fécondité. - un gros
poisson (ntchu) et un poulet (ntchuru)
cuits. - un panier
(otièrè, otèrè) rempli de manioc
(oka, kakwo). Au village, le jeune mari réunit les siens et célèbre
avec ces biens la joie de son mariage. Les objets personnels offerts à la fille
sont surtout d'usage ménager: - des calebasses (ambîna), récipients
d'eau. - des assiettes
(étuba, épèlè) où seront servis les repas. - des ankubi, écorces de bananiers
et pelure de ndjubi en guise de serviette. - nattes neuves (ékala) pour le lit
conjugal. - des
ngasielè, étiè, marmite de poterie pour cuire les
repas. C'est en somme une
liste pleine de sagesse concrète.